LE LUNDI,
C'EST
RAVIOLI
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pentecôte
Marcelle, ya quelque chose qui me chiffonne.
Tu veux que je te repasse ?
Foparire. J’ai perdu mon âme.
Bien sûr que non, voyons, on a vu ça en détail. Modernisé et tout.
Sissi. J’avais confiance en mon âmimmortelle. Même en ticket de
vestiaire, j’espérais la récup de mon avatar, toubienpropre, repassé, à la
fin des temps. Tu m’as chouravé mon âme. Snif. J’erre…
En quel état ?
Oh, tenprie, je blouze grave, là. La foi, c’est sérieux trop même. Tu m’as
tiré le tapis sous les pieds. Boum. J’ai mal.
Franchement, je ne vois pas … bien au contraire. On a fait un drôle de
bout de chemin en deux mille ans. On a compris tant de choses. D’abord, la vie
éternelle est devenue une vérité physique incontournable.
Oh ?
Je t’assure ! Depuis Lorentz, Poincaré, Einstein, on sait que le
temps ne s’écoule pas, c’est une dimension de l’univers, comme la
longueur, la largeur, la hauteur. Translation x y z t. Le monde est, il ne
devient pas. L’écoulement du temps est une subjectivité humaine, il n’appartient
qu’à la première personne, devant ce monde virtuel que chacun se construit
dans son propre cerveau. Je te cite Helmholtz ?
Jaimrais mieux pas, non. Palmoral.
Fait rien, ce que je voulais dire… au fond, oui, on appelle ça l’univers
bloc. C’est une totalité, dans laquelle il n’y a pas de changement. Bien
entendu, il est évident que rien, ni personne, ne meurt, jamais. L’éternité
n’est pas un temps qui durerait indéfiniment, comme un vent insupportable.
C’est comme un bouquin, toutes les pages sont là, toultemps. C’est
une totalité, harmonieuse.
Harmonieuse, eppui quoi encore. C’est du roman toussa. « Rien ne
bouge », c’est pas une vie. Marcelle tu m’entends ? houhou !
Cépa une vie ! Epuis toutes mes pages écrites à l’avance, j’aime pas
non plus.
Si vraiment tu devais mourir, as-tu jamais pensé que tu devrais être déjà
mort ?
J’aime bien ta façon de me remonter le moral.
Des hominidés, il y en a sur terre depuis, mettons … un million d’années ; il
y en aura, pourquoi non, un million d’années encore. Toi, ta vie, ton unique
vie d’un petit siècle de rien du tout, par quel miracle devrait-elle être
justement maintenant ? Tu devrais être mort depuis des centaines de
milliers d’années, ou « à naître » dans des centaines de
milliers d’années.
Le fait est que je vis maintenant. Du moins, j’ai vécu jusqu’à
maintenant dans cette illusion. Ma vie est comme elle est, parfois bonne bouffe
et parfois blouze, où est le miracle ?
Tes chances de vivre « maintenant » sont infimes. Fais le calcul,
c’est pire qu’au loto. Zéro chance, en fait. Tu ne devrais pas être là.
Escuse moi d’encombrer.
N’oublie pas ce qu’on disait l’autre jour. Tu es une « première
personne » et pour toi, les autres sont « les autres », les
troisième personnes. Les autres meurent. Toi, non. Une « première
personne » avec son rouge, sa douleur et son miel, vit pour l’éternité
« maintenant ». On ne sort pas de là. Il n’y a pas de miracle et
le secret est là, ta vie est justement maintenant, non par une impensable
chance, mais parce que le seul mode d’être de la première personne est le
présent.
« Durant toute l'éternité entière, le présent m'accompagnera,
comme mon ombre ; aussi je n'ai point à m'étonner, à demander d'où il
est venu, et comment il se fait qu'il tombe justement maintenant » a dit Schopenhauer. Je cite, non pour faire pédant, mais pour te montrer que
je n’invente rien. Que l’idée a du recul.
Pour l’éternité, Marcelle, je porte en mon cœur un fantôme. Tu le sais
bien : les « autres » meurent. Ma douleur n’est pas la
tienne, et tu me fais mal, ouala. Je ne veux pas revivre indéfiniment cette vie
avec ses hauhessébas. Une plaie me suffit, n’y repasse pas le couteau,
tenprie.
Tu n’as pas une seule vie ou, plutôt, ta vie est multiple. Un jour, tu as
dit non, et ta vie en a été changée. Le même jour, tu as dit oui, et ta vie
en a été changée. Pour l’éternité tu as ces deux vies superposées.
A chaque choix correspond un chemin. Ta vie est un paysage immense à peine
parcouru.
Encore un miracle, je suppose. Marcelle me fatigue. Elle m’agace, c’est
ce qui fait son charme, mais elle m’agace. Stadire, quand j’arrive à
comprendre ce qu’elle raconte.
On a dit Einstein, pour le temps. Il y a aussi Planck, et Bohr, et
Heisenberg, et Schrödinger, et Everett, pour la quantique et…
Oui, je connais ce jeu, une théorie en remplace une autre, attendons
sagement la prochaine, ne me fatigue pas en chemin.
Non. Pitié, non, j’aime les idées simples, j’ai en
horreur, excuse-moi,
les idées simplistes. Une théorie n’en remplace pas une autre, elle absorbe
la précédente.
C’est pas pareil ?
Mais pas du tout. Prends la relativité, par exemple, tu te souviens, c’est
où la gravitation est devenue une courbure de l’espace-temps. Il y a une
constante physique, la vitesse de la lumière. Très grande. Pour simplifier,
dis que cette vitesse est infinie et tu retombes à pieds joints sur la
gravitation de Newton. Cette gravitation n’est pas remplacée du tout, elle a
pris sa place dans un édifice plus grand. Oh non, ça n’est pas pareil.
Scuse, jorépadû. Tu disais la quantique ?
Les fonctions et les nombres de la vieille physique sont contenus dans les
opérateurs et les matrices de la quantique. L’unique solution d’une
équation de la vieille physique est l’une des solutions superposées de la
quantique.
« Les », solutions ? Laquelle est la vraie ?
Bohr et Heisenberg pensaient qu’elle était tirée au sort. Ce jeu de dés
irritait profondément Einstein, qui ne voulait pas en entendre parler. Everett
a montré qu’il n’y a pas de réduction : toutes les solutions
existent. De ce fait, tu n’as pas une vie mais des milliers, des millions de
vies, et au moins dans l’une, en fait dans beaucoup d’entre elles, ton
fantôme est bien vivant, il tient ta main dans la sienne.
Jycroipas !
C’est sans importance. Médite, tu y croiras dans vingt ans. Les compagnons
de Magellan n’y croyaient pas non plus, quand ils voyaient les constellations
se lever à l’envers dans le ciel. Il leur était inconcevable d’être de l’autre
côté de la terre et tête en bas. Ils y étaient pourtant.
Mais la religion, mais mon âmimmortelle, la foi, que devient tout ce qui
compte dans ma vie ? Dans tout ce raisonnement…
La foi n’est pas une question de raisonnement. Les chrétiens ne sont pas
des gens qui croient en Dieu, ce sont des gens qui vivent en présence de Dieu.
Mon rouge, ma douleur et mon Dieu. Rien à voir. Tu as des milliers de vie, il
est évident que tu ne peux rien faire, ça se saurait, pour en choisir une en
particulier.
Le poids du Destin, haha.
L’idée, mais ce n’est qu’une idée, c’est que, en revanche, tu peux
faire quelque chose pour « les autres ». D’où la notion de
communauté.
Le verre d’eau donné ou refusé ?
C’est ça. « Ce que vous n’avez pas fait à l’un de ces petits, c’est
à Moi que vous ne l’avez pas fait ».
Jamais, jamais, je n’ai rien lu d’aussi terrifiant. J’en frémis à
chaque fois.
Je sais. Ni de plus encourageant, aussi. Il y a un chemin. Il y a un panneau
indicateur. L’immortalité est une réalité physique. L’infinie
multiplicité de la vie est une réalité physique. Il fallait s’en douter
mais il y manque le sens. Le sens, il est là. Le sens, c’est que, entre tous,
il y a un chemin bienveillant. Etroit, et bienveillant.
Ravioli
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