LE LUNDI,

C'EST

RAVIOLI

Got ze blouz, clap deuxième

J’ai mal à l’âme. Ma copine Marcelle, ça la fait rire.

L’âme ? Mais ça n’existe plus !

Ah bon je dis, escuze, je croyais.

Lis n’importe quelle théologie, derrière des phrases compliquées tu verras, l’âme, ça ne vit pas, c’est un ticket de vestiaire.

Ah bon. Mon âme est réduite à l’url de mon avatar, je reviendrai le chercher à la fin des temps. Tu sais, Marcelle, je ne suis pas aussi ignare que… enfin quoi je sais, dans les sciences d’aujourd’hui il n’y a pas plus de « force vitale » qu’il ne subsiste « d’esprits ».

Tu crois ça, rimarcelle (elle m’agace, des fois).

Menfin, tu vois un peu, dans une publication astronomique, invoquer les esprits ?

Marcelle semarre (elle me ragace).

Autrefois, on trouvait normal de penser que les planètes tournaient sagement autour de la terre parce que de petits anges les poussaient dans le bon sens. Puis, Isaac a dit, non, c’est la Gravitation (note le grand « G »). Et alors, tu en as vu une, de gravitation ?

Ne me dis pas qu’elle a des tites zailes !

Presque. F égale m fois gamma, ça veut dire, une force égale à la masse que multiplie l’accélération. En dehors des mots, tu as déjà vu une accélération, avec ou sans ailes, multiplier une masse ? Et sans lui faire mal, encore. En plus, c’est une action à distance, une abstraction, bref, l’horreur philosophale.

Là, je trouve rien à dire, déception. Je tente de refourguer mes tites zailes.

Tu sais, la différence essentielle entre les tizanges (pourquoi tu parles comme un bébé, je me suis toujours demandé mais passons) et la gravitation ? Les tizanges poussent devant eux, la gravitation pousse de côté, vers le soleil. Mais, pour l’explication, c’est « faites-moi confiance » et rien d’autre. 

La prochaine fois que je vois une gravitation, je lui offre un pot.

T’inquiète, elle va te le coller par terre…

Pourquoi ? ah… oui. HaHa.  (elle m’agace, mais à un point !). Je te disais que j’ai mal à l’âme, et tout ce que tu trouves à me raconter…

Il n’y a pas d’âme … Il n’y a pas d’âme, mais, oui, c’est comme la gravitation, ça, une abstraction technique l’a remplacée. On appelle ça la première personne. MOI.

Mon âme, c’est une première personne ? Il n’y en a pas d’autre ?

Tout, tout ce qui existe, tout ce qui t’entoure, depuis tes charentaises jusqu’aux étoiles dans le ciel de nuit, ce que tu en sais, c’est ce que ton cerveau, c’est son métier, te fabrique avec ce qu’il a. 

Il a des yeux et des oreilles, il perçoit des vibrations de l’air, des vibrations d’un champ électromagnétique, ce sont des longueurs d’onde… rien qui « parle », rien… et lui, il te fabrique un monde intérieur, un monde virtuel, d’objets sonores et colorés, il te fabrique un sol ou un lassido, il te fait des tables et des chaises, il te fabrique des bleus et des rouges…

Yapas dcouleurs pour de vrai ?

Il n’y a pas de couleurs en physique, non, il n’y a de couleurs que pour une personne qui regarde. Laisse-moi finir. En plus de tout ce joli monde, le cerveau, il fabrique la personne qui regarde. Un personnage virtuel. On l’appelle la première personne. Pour chacun d’entre nous, c’est je.

Je suis un personnage virtuel ! oscours.

Pas de quoi s’affoler, où est le problème ? Tu pourrais être un ensemble grisâtre et mou de cellules nerveuses, ça te plairait mieux ? Tu pourrais être ce machin gris et humide et n’en rien savoir, tout fonctionnerait très bien, une machine qui saurait trouver à s’alimenter, se garder des dangers, se reproduire, sans conscience de rien du tout, car après tout les méduses des grands fonds marins… 

Elles ne pensent pas ?

Je n’en sais rien, mais ça se saurait. Mon chat pense, lui, je n’en doute pas un instant. Et toi, comment je sais si tu penses ? Tu es un automate qui dit je pense, point barre.

Je pense. Rassure-toi.

Merci l’automate. Donc, je disais quoi ?

La méduse.

Etre une méduse, ou une cervelle, c’est gris c’est mou… ça fonctionne… mais qu’est-ce qui pense ? Qui donc est moi ? Cet avatar, ce personnage virtuel qui ressent la douleur, qui a mal à l’âme, qui doute, qui entend la musique du vent dans les branches des grands arbres, qui admire le rouge des cerises, qui espère, qui se sent transformé en écoutant les Suites pour violoncelle … 

Respire !

Tu crois ? je… rêvais. Oui, Il existe un monde à la première personne. Le seul qui comporte la fraîcheur du vent le jour, l’humidité de la nuit qui vient, le monde des espoirs et des peines, le monde du rouge, de la douleur et du miel … c’est le monde de cette personne virtuelle qui regarde le monde virtuel intérieur construit par cette extraordinaire machine qu’est le cerveau. Je, ne suis pas cette machine, je ne suis pas une machine, je suis cette première personne, cette personne virtuelle. 

Ca fait une telle différence ?

Enorme, tu penses bien. L’univers est numérique. On sait ça. D’où, l’incroyable efficacité des mathématiques. On sait ça, l’univers, c’est le monde des quanta. En revanche, la première personne, avec sa conscience fragile, vivante, espérante, elle représente le continu, la qualité, le si bémol, le rouge et le miel, ce sont des qualia.

La physique est observable, elle se mesure, ses propriétés sont communicables à la troisième personne, aux « autres ». Tu vois, ce que je disais ? Il n’y a plus d’âme, comme il n’y a plus en astronomie de petits anges. En revanche, la gravitation, dans l’intervalle, est devenue une courbure de l’espace-temps.

L’âme est devenue la première personne, avec son monde du continu, avec ses qualia incommunicables… mon rouge n'est pas ton rouge ni ta douleur la mienne.  La première personne est seule, les autres sont définitivement les autres. 

Toujours ? Tu me fais peur.

Marcelle sourit. C’est bien la première fois qu’elle ne rit pas franchement. 

La première personne… parfois, cette intuition, bien plus prégnante que celle de communiquer avec l’autre, je me demande… si… 

Marcelle a disparu dans son monde virtuel intérieur. Elle semble savourer son idée comme une sucrerie merveilleuse. Elle pense à quoi, je vous le demande ?

Elle m’agace.  

Ravioli