|
La forêt ...
L’Observatoire de la forêt de Karido
La
forêt de Karido existe depuis toujours, depuis la nuit des temps. Elle
respire. Comme toutes les forêts, elle brûle, mais ne disparaît pas,
elle respire, et sa respiration dure mille ans. Ne pleurez pas, enfants,
sur la terre brûlée des forêts disparues, c’est leur souffle. Des
herbes, des buissons reviendront, des fleurs de toutes couleurs et
reflets, passagères, puis des arbres, de petits arbres qui feront un peu
d’ombre et disparaîtront à leur tour. D’autres viendront, sur leurs
débris, plus grands, qui vivront cent ou deux cents ans… il tomberont
pourtant un soir de vent dans ce fracas énorme des arbres qui meurent.
Leur tronc pourrira lentement sur place. Des graines enfouies depuis des
siècles sentiront alors cette odeur de bois qui retourne à la terre et
qui les invite à en sortir, des graines de ces grands arbres dont les débris
noircis de l’incendie oublié ont disparu depuis si longtemps, mais qui
avaient préparé leur descendance. Combien d’années ? Combien de
siècles ? La forêt de Karido, oui je sais, c’était autrefois
Koad-Kared, mais les noms meurent, comme les arbres, ils meurent et
revivent sur d’autres lèvres, comme en d’autres temps sur leur terre
revivent aussi les arbres, ceux de Koad-Kared ou ceux de Karido. Il était une fois, il y a mille fois mille jours, un enfant comme vous, qui regardait le soleil couchant sur l’horizon, sur ce qui reste de l’horizon au dessus du paysage de feuilles. Il s’est senti responsable. Souvent, il venait dans cette forêt promener des pas distraits, tant il espérait s’y perdre. Il ne se perdait jamais. Plus d’une fois, il avait choisi un chemin qui devait, il en était sûr, qui devait l’égarer. A chaque fois, sans une exception jamais, la forêt l’avait ramené sur son chemin du retour. Cette forêt me guide, pensait-il. La forêt ne le guidait pas, elle l’attendait. Il s’appelait Bedic. Il se fit le Guetteur. Il s’était alors choisi une fourche d’un grand arbre mort, et veillait à la fumée. La corne en laiton de son grand père à la main, il veillait sur sa forêt, la forêt veillait sur lui. Tant que je vis, pensait-il, Karido ne peut pas mourir. C’est court, les cent ans d’une vie d’homme, contre les mille ans d’une seule respiration de la forêt. Tâche impossible ? Oui. Mais les tâches impossibles sont les seules qui méritent l’entreprise. Et le Guetteur veilla, collier de barbe blanche de l’enfant obstiné jusqu’en son grand âge, l’enfant devenu forêt, lui aussi, pour avoir respiré comme elle, vieilli avec elle. Cent fois, on refit son Arveste. Construction étrange, que sept cent quatorze artisans successifs avaient complété, refait, démoli, refait encore, rehaussé, tout ce qui dans la région semblait ne plus pouvoir servir à rien y avait été utilisé, cela allait de la tôle à la pierre, de la ferraille au laiton, des boucliers de centurions ou des débris de radars abandonnés sur les côtes par des armées en déroute aux pièces de récup dans les dépôts d’anciens camions morts. Qui racontera jamais la seconde vie des embrayages de fortune, le renouveau des ciments cassés, dans l’odeur de feu des ferrailles qu’on scie et lime et meule encore. Yeelen. Bedic le Guetteur l’avait appelée comme ça, quand la forêt la lui avait amenée pour la première fois. Elle aussi, elle avait un jour comme tant d’autres jours cherché à se perdre. Sans le savoir, elle s’était trouvée, elle était restée. Longtemps. Longtemps, mais non pour toujours. Depuis, Le Guetteur rêvait. Où était-elle ? C’était une fille du soleil. Un matin elle avait dit : « Je dois retourner à Tougan, revoir mon père » puis elle n’était jamais revenue. Elle aimait nager dans ce qu’elle appelait la piscine, c’était ce réservoir d’eau qu’on n’utilisait plus pour les incendies, depuis si longtemps, mais qui était le seul moyen d’entrer dans l’histoire. D’entrer dans l’eau, bien sûr, mais aussi dans l’histoire, la seule voie vers la rotation des boules de cuivre, vers la flèche d’ascension. Ce n’était pas un jeu, il n’y avait pas de Mystère ni de secret. C’était son truc à lui, son mécanisme de hasard, sa mécanique de fortune, sa pompe à chaleur, l’embrayage de la dernière lance à moteur abandonnée. Le réservoir, oui, lui aussi, était abandonné depuis qu’elle lui avait montré comment on fait l’oiseau avec une page déchirée du Livre des voies. Elle lui avait appris comment ce simple oiseau léger de main appelle un orage bienfaiteur. Parfois, en souvenir d’elle, il refaisait machinalement un oiseau de feu, juste pour voir éclater cette nuit du ciel qui étreint le feu de la terre, et tomber les trombes d’eau. Les trombes, les éclairs et les trombes, il les regardait, fasciné, pendant des heures. Parfois vraiment il apercevait la fumée, et là encore, appelait l’oiseau. Il était là pour ça, depuis toujours. Du temps du réservoir, il y avait aussi les chevaux. Ils animaient la pompe. C’était long, difficile, on allait par ces chemins qui ne mènent nulle part, c’était efficace, toujours. Les chevaux disparus, il avait conservé la trompette de la cavalerie, une âcrie de plus à utiliser, un ajut de supplément, une pièce encore rapportée. Ainsi parfois résonnait la forêt de Karido, quand sonnait la charge, quand sonnait l’alarme de Bedic. Elle aimait, c’est vrai, elle aussi, avoir peur de la sirène, elle courait alors dans les forages des anciennes mines, d’un temple de charme à un temple de sécurité, d’un refuge à l’autre, courait, courait, essoufflée, riant, sachant qu’elle jouait à se perdre et ne se perdrait jamais. Le feu ! Jamais aucune forêt n’est à l’abri des hasards, quand d’imprudents visiteurs manipulent les flammes maladroites d’un repas chaud ou d’un moteur de fortune. De quelques flammes à un brasier, d’un brasier à un incendie, le monde change en quelques instants. On peut fuir. De clairière épargnée en refuge temporaire, on peut se laisser hypnotiser par l’horreur. S’il en est temps encore, de temple de sécurité en temple de surveillance et par toute voie utile, le mieux est encore de rejoindre rapidement l’Arveste, et sa piscine de sauvegarde, le chemin de la nacelle et jusqu’à l’oiseau. On peut sonner la trompette de cavalerie, mais c'est l'image de l’oiseau qui répond toujours. Le Guetteur veille. Il veille et il attend. Il est aussi vieux que la forêt. Sa forêt. Son chemin de ronde. Son devoir et sa justification. « Espère un peu, fils ! » et tout est dit. Il espère ainsi, et depuis des siècles. Il espère. Son regard circulaire est entraîné par la plate-forme. L’est, et puis le nord. Le nord, et puis l’ouest. L’ouest... Ainsi passent aussi les saisons rêve-t-il. L’ouest, et puis… le sud ! Un doigt rapide survole la flèche de descente. Le Livre, oui, vite, le Livre des voies. Une page arrachée encore dans ce Livre à jamais inépuisable. Mentalement il ânonne la comptine pour ses doigts. Quatre grands plis sois mon ami. Quatre petits en plus aussi. Quatre dedans deux par ici. La queue voilà la tête ainsi. Battez de l’aile Origami. Qu’est-ce que c’était déjà, vieux souvenir, oui, l’histoire du petit garçon tout petit, qui pleurait pour avoir déplié, en paperasse inutile, son merveilleux oiseau. On arrondit les ailes, on souffle sur le bec et… « Encore un feu » dit l’oiseau ? Non, cette fois non, je voudrais que tu ailles vers le sud. « Ca nous arrive » dit l’oiseau. Non, l’oiseau, cette fois je voudrais que tu ailles loin, très loin d’ici. Vers le sud où il y a des terres et des terres. « Il y a la mer » dit l’oiseau. Il y a la mer, et puis encore des terres. « Il y a le désert » dit l’oiseau. Il y a le désert, et puis encore des terres et des terres. Je voudrais que tu y voles pour moi. « Il y a le fleuve » dit l’oiseau. Il y a le fleuve, et au delà du fleuve il y a le pays de son père, le pays de Yeelen. « Ce n’est pas la saison » dit l’oiseau. Il n’avait pas dit non. Le Guetteur n’avait jamais imaginé que l’oiseau de feu était enfant du peuple migrateur, hors le flap, flap, flap, flap hypnotisant de son papier plié. Bon sang mais c’est bien sûr, l’oiseau tiré du Livre des voies est un oiseau de toujours plus loin, il est aussi un oiseau des voyages. Plus sûr encore, c’est un oiseau qui revient. Ce n’est pas la saison ? La saison viendra. Les tours d’inspection comptent les tours d’horizon, les tours d’horizon suivent les tours d’inspection, tourne la tête aussi, et le rêve. Le soleil, de plus en plus bas, enfin retourne au pays de Yeelen. Les fumées s’élèvent, elles sont noyées. Les jours maintenant raccourcissent. C’est le soir. Chaque jour plus vite vient le soir et vient la saison. La saison sourit dans le vent du soir rouge. La forêt d’or change de couleur. Le temps sur elle n’a pas de poids. L’oiseau accomplit autour de l’Arveste un long vol circulaire et salue les quatre points de l’horizon. Puis il trace un autre cercle, encore plus grand. Puis, comme celui qui tarde à s’impliquer, il en parcourt encore un autre, long, appliqué, intense et magnifique. ******* |